Ploucs d’Europe et fierté des marges.
Quel étrange mot que ce yokels. Il s’agit là de la version anglophone des ploucs de France, des paletos ibères, des villani cisalpins, des Bauern allemands et autres amabilités pour désigner les gens qui ne sont pas urbains (ni citadins, ni mondains). La paysannerie a disparu mais le regard n’a pas changé sur ceux qui vivent loin des centres, dans les marges, dans les interstices, dans les périphéries et pas seulement à la campagne, dans ces endroits effacés, les zones grises des cartes. Et parfois même ce mépris est intériorisé à force d’être entendu. Accablé de tous les maux du monde, le plouc en arrive à s’en croire vraiment responsable alors même qu’il n’a la main sur rien.
Une espérance enracinée
De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon ?
Évangile selon Saint Jean 1, 46
Que reste-t-il à ceux abandonnés au milieu de nulle part ? Ceux qui se retrouvent sans filet, sans récit officiel, à cause de leur naissance, d’un parcours de vie cabossé ou d’un refus de compromis(sion) ? Comme chez tout un chacun, l’espérance ne s’éteint jamais, y compris lorsqu’on a oublié jusqu’au principe d’espérance. La résignation, l’aigreur et autres tristes réactions ne sont jamais que des paupières de boue qui nous aveuglent. Et ce germe d’espérance réside chez le péquenaud dans ce qui fait son identité : la fierté d’être petit, la fierté de vivre de ses bras ou de sa tête, la fierté de penser en dehors de toute mode, la fierté de survivre dans ces endroits où personne (ou presque) ne jette jamais le moindre regard. Et cette fierté n’est pas orgueil, elle est la préservation de cette petite flamme qui fait que nous sommes toujours debout.
L’autonomie malgré nous, la débrouillardise obligée, garder la tête haute malgré la dureté et les coups : voilà comment je définis le plouc, le yokel. Nous n’en avons pas à rougir, revendiquons-le.
Parler la langue du monde pour survivre
Mais pourquoi l’anglais ?
Alors même que j’ai pu dénoncer l’américanisation des esprits et de nos modes de vie ? Pour la même raison que le Nouveau Testament a été rédigé en grec, pour la même raison que les barbares adoptèrent les lois romaines, pour la même raison qu’il faut se laisser porter par le courant lorsqu’on se noie : la puissance ne peut être combattue de front. La lingua franca d’aujourd’hui est celle que parlent les commerçants et les informaticiens, les véritables césars de notre époque. Et l’Europe n’échappe pas à leur règne.
Y a-t-il une merveille que le Seigneur ne puisse accomplir ?
Livre de la Genèse 18, 14
Pourtant, l’Europe ne meurt pas ; elle s’est déclarée morte. Elle a signé elle-même son acte de stérilité, avec sérieux, avec méthode, avec bonne conscience. Elle a rangé Dieu, oublié ses récits, remplacé la transmission par des procédures, la mémoire par des flux. Et maintenant, elle pleure. Elle pleure en se donnant à d’autres puissances. Elle pleure en imitant sans comprendre, sans plus rien créer.
L’Europe stérile : une promesse de renaissance
Sara aussi était stérile. Un rire fragile, un rire incrédule, mais un rire quand même. Un rire devant l’impossible qui se fissure. Un signe de vie. Elle n’a pas analysé, pas commenté, pas optimisé comme le font nos contemporains. Elle a ri d’abord, puis elle crut devant l’évidence. Elle a ri comme rient ceux qui peuvent nous prendre pour des rêveurs. Mais ce rire précède la vie.
Et Sara, épouse d’Abraham enfanta Isaac qui eût pour fils Jacob. Jacob trahit son frère Esaü puis se fit briser la hanche par l’Ange. Il eut pour fils Joseph qui fut vendu par ses frères aux égyptiens et qui libéra ensuite les enfants d’Israël de l’esclavage. Rien ne fut simple, rien ne fut linéaire. Nous voudrions une renaissance propre, maîtrisée, rassurante, comme un plan de production des maîtres d’Excel. Plus probable est que ce qui vient sera fragile, conflictuel, exposé. Mais l’inconfort ne dérange que ceux qui connaissent le confort. Et la bonne nouvelle est que la stérilité n’est pas une fatalité.
Vivre et agir dans les marges
Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu.
Évangile selon Saint Matthieu 5, 9
L’Empire Romain a chuté pour mille raisons mais surtout parce qu’il avait oublié ses propres valeurs. Elle fut finalement renversée par ceux qui incarnaient encore ce qu’elle avait trahi, ceux des marges. Nous avons les outils. Comme l’anglais. Le numérique n’est pas notre ami, mais nous pouvons l’utiliser avec intelligence. Comme les mammifères qui ont survécu aux dinosaures, nous devons apprendre à exploiter notre environnement, à rester discrets et agiles. La renaissance ne viendra pas des centres bruyants, ni des conservateurs nostalgiques d’un monde qui n’a jamais existé. Elle se trouve dans les marges, dans les interstices, là où l’on peut expérimenter, se protéger et se reconstruire.
Certains auteurs contemporains réfléchissent à créer de nouveaux monastères. Noble projet mais d’envergure. Sans mécène, sans protecteur, il est nécessaire de compter sur les dons que Dieu nous a offert : se débrouiller, survivre, inventer nos propres formes de vie et de foi. La mémoire est utile, la nostalgie ne vaut que pour les soirs de la fin d’été en regardant le soleil se coucher. Mais là encore, le présent tient dans le crépitement du ciel et du feu de bois, pas dans les regrets retenus par une période révolue. L’avenir se construit maintenant, par chaque geste de charité, chaque engagement discret, chaque reconnaissance de sa propre faiblesse ; convertir son cœur et son comportement est le premier pas qui nous mènera vers des cœurs identiques. C’est ainsi que peut renaître une communauté, un mouvement de vie dans un monde d’abord assombri par l’indifférence et la volonté de rester tranquille.
C’est sur le chemin que l’on fait la rencontre
La liberté religieuse et la responsabilité personnelle sont au service du bien commun.
Compendium de la Doctrine Sociale de l’Église, §167
Nous avons la responsabilité d’agir. Dans les marges, nulle « providence » humaine n’apparaître au bout de la rue pour venir nous prendre par la main. C’est par nous-mêmes qu’il faut créer, protéger, survivre, transmettre. Chaque action, même modeste, est une pierre dans la construction d’un monde où la foi renaît sans idéalisme ni idéologie, mais avec courage et intelligence. Le calcul des comptables recherche la performance. S’ils nous traitent d’inconséquents, soyons insouciants. S’ils nous traitent d’improductifs, redoublons d’énergie pour pouvoir la gâcher comme le semeur de la parabole (Luc 8, 4-15).
Dans les marges, les interstices, là où les cadres mondains sont relâchés, c’est là que l’on peut inventer, expérimenter, faire survivre la Foi malgré tout. Encore une fois, ce sont les mammifères qui ont survécu aux grandes extinctions. Fragiles mais agiles. Pleinement vivants.
Fraternellement.
C. Yokel
