Être catholique dans le monde, malgré le monde

Être radical n’est pas un gros mot.

Yakafokon… L’éternel adage qui domine la quasi-totalité des domaines de nos existences, dans nos métiers ou dans nos vies personnelles. Nous discutons des problèmes, nous imaginons des projets, nous construisons des châteaux de carte. Et nous nous asseyons devant un écran. Depuis quelques articles déjà, Yokels.eu râle lui aussi sur la situation de notre civilisation, sur la tiédeur de notre Foi, sur la dureté à l’égard des petits et des oubliés des marges. Mais que proposé-je ensuite ? De beaux principes, quelques belles citations, des idées et des conseils. Cela enthousiasme parfois l’esprit, réchauffe l’âme, mais quid de la réalité, concrète et quotidienne ? Quid de la façon dont les actes traduisent la pensée et la Parole dans le monde qui est souvent hostile aux principes catholiques ?

« Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi, je vous soulagerai. Chargez-vous de mon joug et devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur ; et vous trouverez le repos pour vos âmes. Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger. »

— Évangile selon saint Matthieu 11, 28-30 (Traduction AELF)

Oui, il est si simple de suivre Christ, sa façon de vivre, sa douceur et sa fermeté. Qui n’a pas le cœur enfiévré en sortant de la messe, qui n’est pas rempli de joie en assistant (y compris en ligne) aux audiences papales. Tout semble si facile : « il suffit de… ». Nous sommes plein de bonne volonté, plein d’énergie. Puis revient le monde. Et nos compromissions. S’agit d’apparaître chrétien ou de véritablement vivre sa foi dans le monde ?

Le monde résiste — forcément

Tout d’abord le monde n’est pas la Création. Le monde est cet ensemble de mécanismes, d’habitudes, de compromis qui permettent à l’injustice de durer sans trop de bruit : une structure de péché. Dans cette structure, la parole ne vaut plus grand chose, la force se déguise en raison, le confort devient un absolu et chacun s’arrange pour préserver son petit espace, supportable à défaut d’être véritable. Dans ce monde, la vérité dérange davantage que la violence banale et quotidienne, cette brutalité à bas bruit qui instille dans nos esprits que Tina1 règne sur l’univers entier.

Alors, parfois, souvent, on se convainc que pour être fidèle à Christ, il vaut mieux se retirer. S’extraire du bruit, des tensions, des contradictions du monde. Pour se protéger. Comme si la Foi était une sorte d’abri, un refuge discret et préservé pour âmes fatiguées. Mais les lecteurs de Lovecraft savent que le Chaos Rampant s’immisce partout, sans répit. Nul lieu n’échappe à son avancée, lente et gluante.

Nous nous trouvons aussi quelques excuses, que les principes de notre Foi pourrait froisser certaines susceptibilités. Nous sommes également froussards en taisant certains principes pour ne pas prendre de coups, en baissant les yeux pour ne pas avoir à défendre le petit qui est brimé. Nous participons consciemment au fonctionnement des structures de péché où nous évoluons2. Et cela nous remplit de scrupule et de tristesse, deux péchés parmi tant d’autres.

Jésus chassant les marchands du Temple.
Le Christ chassant les marchands du temple —Albrecht Dürer,1511.

Le Christ n’a pas fui le monde

Jésus n’a pas contourné les foules, les conflits, les hypocrisies, les injustices. Il s’est avancé et s’y est confronté. Il a mangé avec ceux qu’il ne fallait pas fréquenter. Il a parlé là où il fallait se taire. Il a touché ce qui était considéré comme impur. Il a affronté ce qui tenait debout uniquement parce que tout le monde faisait semblant d’y croire. Il a chassé les marchands du Temple, il a confondu les pharisiens, il a affirmé sa Divinité devant le Sanhédrin.

Christ ne s’est pas extrait du réel, il n’a pas mis la lampe sous le boisseau ni planté sa tente tout en haut de la montagne à l’abri du regard des hommes. Jésus ne s’est pas extrait du réel, il s’y est plongé. Mais en refusant de jouer selon les mensonges du prince de ce monde. Voilà le joug qui doit être le nôtre. Nous ne somme pas hors du siècle, nous ne sommes pas meilleurs, nous sommes justes différents, nous nous devons de l’être par fidélité à notre baptême.

Mais là encore, on retrouve les habituelles injonctions : « nous devons », « il faut », etc… Alors que faire ?

Une présence simple par des actes simples

Cessons la littérature pensant quelques lignes et contentons-nous d’exemples, simples. Car il n’y a rien de technique dans la radicalité catholique.

  • Dire la vérité quand ce serait plus confortable de mentir ;
  • Tenir une parole donnée, même quand personne ne vérifiera ;
  • Refuser de mépriser, même quand tout pousse à le faire ;
  • Donner sans calculer le retour ;
  • Pardonner — non pas parce que l’autre le mérite, mais parce que toi, tu refuses de devenir ce que tu condamnes.

C’est tout.

Et c’est immense.

Parce que cette simplicité te met à nu. Elle ne te protège pas. Elle ne te rend pas dominant.

Elle te rend vulnérable — donc libre.

C’est cela la radicalité : revenir à la racine. Nous sommes encombrés de scories qui nous pèsent, comme si nous étions un chevalier à l’armure rouillée. Refuser le fonctionnement du monde qui s’oppose aux dits de Christ, c’est refuser de prendre un poids supplémentaire. Pas par exemplarité mais parce que c’est là la traduction de notre Foi en Actes.

Habiter le monde avec constance

Heureux est l’homme qui n’entre pas au conseil des méchants, qui ne suit pas le chemin des pécheurs, ne siège pas avec ceux qui ricanent, mais se plaît dans la loi du Seigneur et murmure sa loi jour et nuit ! Psaume 1

Être présent au monde à la manière du Christ n’est pas plus difficile. Il ne s’agit pas de tout changer d’un coup mais de commencer là où nous sommes. Aimer le travail bien fait même si ça ne paie pas immédiatement, voire jamais. Demeurer fiable dans nos relations même si c’est rare et ingrat. Garder l’enthousiasme dans nos engagements même si les obstacles sont plus nombreux que les oasis.

Et pourtant, dans un monde habitué au calcul, cela devient subversif. Lorsque nous mettons nos cartes sur table, faces découvertes, certains croient que nous trichons, que nous avons une stratégie bien plus élaborée qui se cache derrière l’honnêteté. Et pourtant non. Cela crée la surprise. Et quand cela est su, les réactions sont variées. Certains mettent une gifle face à ce qu’ils prennent pour de la faiblesse. D’autres se désarment. Et si une seule personne sur 10.000 se désarme, c’est déjà une avancée.

Mais la grande majorité nous dira surtout « t’es bien con », « tu te fais bien chier ». Ceux-ci préféreront ricaner face aux efforts que de les effectuer eux-mêmes. Ceux qui ont arrêté de fumer connaissent bien cette réaction : « dans deux jours, t’auras repris ! ». La triste attitude de ceux qui se réjouissent de la chute des autres parce qu’ils ont eux-mêmes arrêté de lutter.

Résister sans haïr

Si nous parvenons à ne pas devenir cynique, à ne pas répondre à la dureté par une autre dureté, à ne plus « jouer le jeu » en nous trouvant des justifications, si nous y arrivons, c’est déjà une petite victoire. Mais apparaît alors un autre risque : celui de se considérer comme au-dessus du monde.

Et ceci n’est pas la voie. La radicalité chrétienne est plus exigeante : résister sans se salir. Refuser le mensonge est inutile si nous avons la volonté d’écraser ceux qui mentent. Refuser l’injustice est vain si nous cherchons à nous venger de ceux qui l’organisent. Nous pouvons détester autant la médiocrité que l’élitisme mais si nous ressentons un sentiment de supériorité, alors nous ne vaudrons pas mieux que ceux que nous avons détrônés. C’est une ligne de crête étroite. Et on en tombe souvent.

Première Lettre de Saint Paul Apôtre aux Corinthiens 13, 1

J’aurais beau parler toutes les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante.

La première étape : tenir intérieurement

Qu’il s’agisse de se convertir ou de prophétiser dans le monde, on parle beaucoup d’idéal, on parle peu de ce qui permet de durer. Parce que durer, c’est ingrat. Il faut revenir. Recommencer. Se taire parfois. Se reprendre souvent. Accepter de ne pas être spectaculaire. Accepter de ne pas tout avoir tout de suite. Sans ça, tout s’effondre. À titre personnel, sans cadre, j’ai tendance à me disperser. Alors j’écris. Je note. Je reviens aux mêmes textes. Encore. Parfois cela prend la forme de petits chemins très simples — trente jours en s’inspirant d’une figure comme Ruth, un livre, quelques lignes, rien d’autre. Ce n’est pas important en soi. C’est juste une manière de ne pas lâcher. Peut-être mettrais-je tout cela en forme un jour pour le proposer à ceux que cela pourrait aider.

Gravure de Ruth illustrant la fidélité au travail, symbole du chrétien dans le monde
Ruth dans le champ de Booz — Julius Schnorr von Carolsfeld, 1860

Le monde aime ce qui se voit, ce qui brille. Les résultats, les chiffres, l’impact mesurable. La vie chrétienne, elle, travaille souvent dans l’invisible. Qu’il s’agisse d’une parole tenue, d’un pardon accordé, d’une fidélité discrète ou d’un refus silencieux de trahir, cela semble souvent, parfois, ne rien changer. Mais c’est faux.

Car c’est ainsi que le réel se fissure. Lentement. Profondément.

Nous ne sommes pas là pour fuir. Car nous nous trouvons déjà dans les interstices, dans les marges. Nous sommes là pour habiter, debout, ici, véritablement. Et c’est peut-être la chose la plus difficile qui soit. Pour cela, la première chose à faire est de muscler notre Foi, par de petits gestes, peu à peu, mais chaque jour et en toute occasion. Dieu nous a donné la force, à nous d’entretenir ce don et d’y être fidèle.

C.

  1. Tina renvoie à la vision de la Première Ministre britannique Margaret Tatcher qui affirmait, à propos du libéralisme économique : This Is No Alternative. Cette brusque affirmation qui refuse toute espérance a diffusé dans les esprits de tout un chacun et on entend souvent un « c’est comme ça » ou un « y a pas l’choix » dans la bouche de ceux là mêmes qui subissent cette absence d’alternative.
    ↩︎
  2. « Une situation – et de même une institution, une structure, une société – n’est pas, par elle-même, sujet d’actes moraux; c’est pourquoi elle ne peut être, par elle-même, bonne ou mauvaise. » Exhortation apostolique RECONCILIATIO ET PAENITENTIA de Jean-Paul II. Par là, le Pape a souhaité nous faire comprendre que même si les conséquences du fonctionnement d’une structure sont mauvaises, elles ne dépendent jamais que des actes —libres et conscients— des rouages qui composent cette structure. NOUS sommes ces rouages. ↩︎

Laisser un commentaire