Offrir sa veille au bien commun
Il y maintenant un peu plus de dix ans, c’est en rentrant dans la collégiale Saint Wulfran d’Abbeville en Picardie que j’ai entamé mon parcours de recommençant. Comme un « touriste », pas comme un fidèle. J’ai suivi le Chemin (Jean 14, 6) cahin-caha et comme il est souvent dit par les (re)convertis : ma vie n’est pas meilleure ou plus confortable depuis que je suis chrétien, elle est simplement différente, plus riche. Elle est ainsi plus âpre. Non pas dure comme une froide plaque de métal mais plus rugueuse, plus réelle. Un relief vigoureux qu’on prend plaisir à affronter.

St Vulfran in Abbeville 1873
Paradoxalement, si le monde (dont je suis un élément à part entière) m’a donné et me donne encore du fil à retordre, le retour à l’Église n’a pas non plus été des plus simples. Il m’a évidemment fallu (ré)apprendre bien des choses et en découvrir beaucoup d’autres. Et je me suis naturellement tourné vers les structures existantes chez moi, j’ai rencontré et discuté bien du monde, et j’ai toujours été bien accueilli. Comme le père de la parabole du Fils Prodigue a su accepter de nouveau son fils.
Ni vraiment dedans, ni vraiment dehors.
Mais si j’ai retrouvé la Foi, je n’ai pas pour autant retrouvé un lieu. Ou plutôt un cercle. Et si le retour à l’Église m’a réchauffé l’âme et le cœur, il m’a aussi fait découvrir une dimension que j’ignorais.
Une précision tout d’abord : je suis baptisé et j’ai fait ma communion comme tous les enfants de la campagne où j’ai grandi depuis 40 ans. Mais je suis allé à l’école publique, je n’ai jamais fait les scouts, les fêtes patronales et les processions populaires n’existaient plus. Pour faire clair, je n’ai jamais fréquenté le monde catholique. Un monde qui de son côté n’était pas encore familier à l’exhortation de la nouvelle évangélisation1.
Je me suis alors rapproché de cercles de prières, de lectures bibliques, j’ai participé à des rassemblements paroissiaux, avec humilité et discrétion mais également avec chaleur. Comme un petit nouveau qui arrive dans un nouveau travail et qui sait qu’il doit laisser du temps avant de faire pleinement partie de l’équipe en place depuis longtemps.
Combien de catholiques fraîchement baptisés ou de recommençants publient leur témoignage sur leur peur d’aller seuls à l’Église ? Pas par peur de l’accueil mais parce qu’il s’agit d’une situation inédite et impressionnante dans le bon sens du terme2. C’est ainsi.
Un triple décalage
L’accueil a été réel mais parfois, souvent, limité par les codes que je ne maîtrisais pas. Ceux qui sont inculqués depuis la prime enfance et qui paraissent alors naturels à ceux qui les vivent. La différence des trajectoires amène ainsi naturellement à des différences de langage et donc de compréhension. Nous avons le même Père et nous sommes heureux de nous retrouver pour le célébrer mais comme dans toute famille, les affinités sont diverses. Et parfois si le pauvre est apprécié, lorsqu’il cherche à être acteur, il est perçu avec un peu de paternalisme, une volonté de bienveillance accordée depuis une position établie. Comme dans le monde.
Je pensais retrouver quelque chose d’unifié. J’ai découvert une réalité beaucoup plus diverse : une Église faite de communautés, de rythmes et d’histoires très différentes… Et cela n’est ni un défaut moral, ni une anomalie. C’est une réalité humaine, une simple description, sans jugement.
Pour autant, je ne me considère pas comme celui qui a été rejeté. Je me suis aussi grandement illusionné en imaginant un monde parfait. J’ai aussi agi avec la précipitation (et la jeunesse d’alors) de celui qui possède le zèle du converti. J’ai sans doute aussi transposé une façon de faire, impatiente et maladroite, le tout teinté des couleurs « pas très catholiques » d’un parcours cabossé.
Ce n’est pas un échec personnel, ce n’est pas un échec collectif, ce n’est pas un manque d’effort de ma part, ce n’est pas un manque de disponibilité des paroisses. Ce n’est pas une anomalie spirituelle. Il y a simplement 1000 façons de servir Dieu et l’Église3.
Mais en tant que chrétien, je me trouvais donc en butte au monde. En tant que recommençant, je suis resté en marge des cercles paroissiaux. Et le contexte rural n’a pas arrangé les choses. L’isolement y est structurel : moins de relais, moins de densité communautaire, moins d’alternatives immédiates.
Le ciseau de sculpteur
Il en va de même dans la vie ‘économique’ au sens large, aussi bien financier que domestique. Lorsqu’on se trouve dans une situation de manque, lorsqu’on ne peut pas tout avoir, on apprend à distinguer l’essentiel du secondaire. La contrainte budgétaire devient vite un moyen de clarification de ce qui compte vraiment. Ce qui semblait autrefois indispensable disparaît naturellement.
Mais ce qui demeure devient davantage visible et l’on savoure ce qui nous reste. Les regrets du passé peuvent nous assaillir mais ils peuvent être vite chassés ; se priver de ce qui est source de comportements désordonnés n’est pas mauvais si l’on cesse de se référer aux critères de jugement du monde.
Comme un régime imposé par un état de santé dégradé. On se prive, on simplifie, on ajuste, puis quand les jours cléments reviennent, on s’autorise tel ou tel plaisir. Mais en le savourant désormais pleinement. Il en va de même avec l’argent. Il en va de même avec la société, civile ou ecclésiale. Sans aigreur aucune mais toujours avec Joie (même si pour avoir vécu cela financièrement et dans ma chair, le basculement de vision ne se fait pas sans douleur —ce qui n’est pas synonyme de souffrance).
Comme le sculpteur qui enlève des morceaux de son bloc de pierre brute, la vie se façonne par élimination. Le discernement est un ciseau de sculpteur. On peut parfois regretter un coup trop brusque ou mal ajusté mais on ne peut pas revenir dessus. Et on ne peut faire autrement qu’avec la pierre qui nous a été donnée. Mais la privation cesse alors d’être uniquement une perte pour devenir un remodelage. Il peut être tentant (je l’ai fait) de récriminer contre le monde en demandant des comptes ou de l’aide ou de se démener pour retrouver ses belles chemises. Ou se rendre compte qu’elles ne valent pas le prix qu’on est prêt à payer pour les afficher dans des lieux où seul l’orgueil est maître. Et avancer, de soi-même, par soi-même, parce que nul ne viendra vous prendre par la main hormis Christ.
La voiture me permet de me déplacer mais je ne dors pas dedans. Mon marteau et mes tournevis me permettent de bricoler mais je ne les porte pas en permanence sur moi. Voilà la définition d’un outil : servir en temps voulu. Et c’est de cette façon que l’internet m’a été utile, en tant qu’outil de lien et pour compenser —partiellement, mon isolement. Le manque — de lien immédiat, de cadre fluide, de confort relationnel — oblige à discerner ce qui est réellement nécessaire pour tenir.
Le poste de garde
Lorsque l’isolement (qui n’est pas la solitude extrême d’un ermite) cesse d’être un problème, elle peut alors changer de statut et se transformer en position. Où me trouvé-je ? Que se passe-t-il autour de moi ? Comment puis-je agir ? Comment le dois-je ?
Comme dans toute situation, se trouver seul oblige à davantage de vigilance.
« La nouvelle évangélisation est l’affaire de tous les baptisés. […] Elle nous interpelle tous, mais surtout elle interpelle les laïcs, appelés à être des “sentinelles du matin” (cf. Is 21, 11-12) qui savent discerner les signes des temps et annoncer, par la parole et par l’exemple de vie, que le Christ est le Seigneur. » Benoît XVI, Messe d’ouverture du Synode sur la Nouvelle Évangélisation le 7 octobre 2012.
Comme au petit matin, celui qui veille aperçoit une vie invisible à ceux qui se lève plus tard. Les petites mains qui soutiennent la logistique de nos sociétés passent partout et voient tout, y compris et surtout ce qui se passe dans les interstices du monde. C’est cela être dans les marges. L’éboueur salue le facteur qui salue l’assistante de vie qui salue la livreuse de pain qui salue le maçon qui occupe la rue pour une ou deux semaines. De façon invisible. Et pourtant concrète et agissante.
« La nouvelle évangélisation commence par la conversion personnelle de chacun de nous, mais elle ne s’arrête pas là ; elle nous pousse à sortir de nous-mêmes pour rencontrer nos frères et nos sœurs, en particulier ceux qui sont loin de la foi, indifférents ou en recherche. » Benoît XVI, discours aux participants au Congrès organisé par le Conseil pontifical pour la nouvelle évangélisation (2011)
Voir les choses de loin, de l’extérieur, équivaut à prendre du recul tout en avançant. Avec lucidité et dynamisme. Sans jugement. Mais en voyant parfois les choses différemment ou des choses invisibles à ceux qui voient passer le camion poubelle devant chez eux une fois par semaine au lieu de le suivre tous les jours.
Être isolé c’est aussi assumer plus de responsabilités. L’autonomie oblige à maîtriser (peut être moins bien mais toujours application) davantage de domaines qu’un spécialiste. Cela oblige également à faire preuve de plus de discipline personnelle, afin de maintenir une fidélité au magistère sans bénéficier du soutien d’une structure immédiate, de demeurer en communion avec l’Église malgré des contacts moins réguliers, le tout en conservant humilité et transparence.
Une pierre isolée au milieu d’une rivière peut devenir l’assise d’un pont. Un arbre solitaire dans la plaine servira de refuge à des oiseaux qui n’auraient normalement jamais volé jusque là. Des cailloux insignifiants, jetés ici et là, peuvent s’ils sont rassemblés se transformer en maison, en école, en chapelle. Peut-être ne sera-t-elle jamais aussi brillante, colorée et majestueuse que la cathédrale d’Amiens. Mais elle existera et elle servira Dieu et le bien commun.
C’est ce que j’essaie de faire avec Yokels.eu. C’est ce qui m’inspire chaque jour. Et je travaille à créer les textes ou les outils que j’aurais aimé trouver il y a dix ans. Des exemples, des pistes, des erreurs commises, des solutions trouvées. Pour demeurer chrétien dans NOTRE monde qui a perdu la stabilité connue par les générations précédentes. Il nous appartient de créer de nouvelles façons de Vivre la seule stabilité qui vaille, celle de la doctrine de la Foi, de vivre nos nouvelles traditions, de nouvelles traductions, en s’inspirant de celles du passé sans en être nostalgique.
La première étape ? Tenir. Muscler sa Foi en réponse aux coups reçus dans chaque domaine de notre existence, au travail, sur les écrans, dans l’alimentation, dans tous ces domaines qui appartiennent à la vie concrète. Se refermer et gémir sur l’ordre passé, attaquer et se comporter comme de banals militants : tout cela n’a rien à voir avec l’exemplarité et l’Espérance. Tenir, dans le monde d’aujourd’hui. Viendra ensuite le temps de la reconstruction.
Quel est celui d’entre vous qui, voulant bâtir une tour, ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ? Évangile selon Saint Luc 14, 28
Je suis revenu à la Foi, à l’Église, mais sans réseau naturel d’appartenance. J’ai pu courir comme un canard sans tête à la recherche d’un parcours balisé et d’une vérité prête à consommer. Mais l’Église catholique n’est pas un fast-food. Qui veut manger cuisine s’il n’est pas en situation de vulnérabilité. Les recettes existent, à chacun de faire avec les ingrédients dont ils disposent. Agissons. Dieu a semé, à nous de croître là où nous sommes. En nous adaptant à ce que nous rencontrons. Sans le subir mais y étant attentif, y compris à la plus petite chose. Car l’Esprit n’est qu’une brise légère.
Fraternellement.
C.
- « Elle [la nouvelle évangélisation] s’adresse principalement à ceux qui, bien que baptisés, se sont éloignés de l’Église, aux personnes qui ne vivent plus la relation de foi, ainsi qu’à ceux qui ne connaissent pas le Christ ou qui l’ont rejeté. Elle ne s’adresse donc pas seulement aux pays de première évangélisation ou de mission ad gentes, mais aussi et surtout aux pays de vieille chrétienté, où l’Évangile a été annoncé il y a des siècles et a inspiré une culture riche de foi, mais où cette foi s’est affaiblie. » Benoît XVI – Audience générale du 10 octobre 2012) ↩︎
- Cela renvoie d’ailleurs à la distinction entre la crainte et la peur. On a peur du châtiment tandis que l’on craint de briser la relation avec le Père, de le perdre. ↩︎
- J’ai ici une pensée pour François qui, d’une façon qui n’a pas plu à tous, a su rappeler à coups de réalité que l’Église n’est pas une idée ou une administration profane et pompeuse mais un corps vivant. Les débats font toujours rage mais ils restent des débats et il est bon de parler parfois même en se disputant. ↩︎