« L’homme ne doit pas être considéré comme un simple instrument de production, mais comme un sujet de droits et de devoirs, porteur d’une dignité qui ne peut être réduite à une fonction économique ». Jean-Paul II, Centesimus Annus (1991), n° 33
Voilà une bien abrupte entrée en matière. Tout aussi brutales sont les méthodes parfois rencontrées par les petites mains qui assurent le fonctionnement de l’économie prétendument dématérialisée, ces invisibles qui permettent de recevoir le produit rêvé, après avoir procédé à la commande d’un clic mou.
Toute entreprise ou organisation, publique ou privée, assurera quant à elle que son management est vertueux, qu’elle dispose d’une charte d’éthique et que sa gestion du personnel est imbibée de bienveillance. Pourtant nombreux sommes nous à avoir pris bien des coups au sein de ces structures où les plus belles intentions sont affichées sur tout les murs. Des coups souvent pris à cause de nos réactions d’humanité face à des situations inadmissibles, subies par nous ou par d’autres.
Car nous sommes différents. Pas meilleurs ni plus lucides. Différents.
« C’est le monde du travail… » ; « On n’est pas chez les Bisounours ! » minimiseront certains. « C’est assurément un manque de savoir-être » théoriseront ceux qui rêvent de remplacer Dieu par l’Entreprise1. D’autres encore argueront que les coups seraient plus acceptables s’ils étaient données par des fonctionnaires et non par des patrons… Mais Yokels.eu n’est pas une chronique syndicale, sociologique ou juridique. Concernant les âmes et les corps, celui qui souffre se préoccupe peu des motifs qui prétendent justifier sa situation.
Quand le productivisme est au cœur de la bataille entre matérialistes collectivistes et matérialistes financiers, l’Esprit sont loin de toute considération. Bien souvent le management comme l’idéologie donnent des habits de vertu à des penchants pendables de l’humain. L’air du temps veut que tout soit comptable, que la conscience professionnelle devienne une vénération du logo, que l’équipe soit une nouvelle famille, que toute critique soit perçue comme un blasphème… Les paroles d’Ézéchiel2 peuvent aider à espérer mais l’homme est non seulement considéré comme un instrument mais il est aussi instrumentalisé.
Avec l’inversion des valeurs, le péché est présenté comme une attitude mise au service du bien de l’organisation (qui a remplacé le bien commun) et constitue de facto un levier de gestion des équipes. L’orgueil, l’envie, la paresse et tous les autres sont attisés pour piloter les esprits, de façon structurelle.
« Les structures de péché sont des situations sociales, économiques, politiques ou culturelles qui, par leur nature ou par leur fonctionnement, favorisent ou rendent possible le péché, en entravant la liberté et la dignité humaine. » Catéchisme de l’Église catholique, n° 1869
Triste constat. Trop alarmiste pour certains. Trop militant pour d’autres. La propagande et la manipulation ont existé de tous temps rappelleront les plus blasés. « Qui ne voit pas le problème y trouve son compte » répondra le proverbe. De l’autre côté de l’échelle, tout en bas, d’autres victimes quant à elles détourneront les yeux voire même se retourneront contre ceux qui les défendent. Par peur, par espoir de changer de statut en tapant sur celui qui se fait taper, par usure, par accoutumance : la conscience blessée devient vite anesthésiée dès lors que la confusion entre le mal et le bien est entretenue3.
Alors que faire ? Le combat est-il alors perdu d’avance ? Ou est-il mené de la mauvaise façon ? Comment les humbles catholiques peuvent-ils réagir? Comment peuvent-ils mettre en œuvre le message des Évangiles, le message de vérité, de liberté, de dignité humaine et d’amour désintéressé, alors même que cette attitude sera ciblée comme nuisible à la productivité ?
En cette veille de Carême, comment résister face au mal assumé ?
Tendre l’autre joue ? Ce geste n’est pas seulement un refus de la violence. C’est poser un acte de dignité, un refus de revanche, de vengeance. Mais c’est aussi un moyen de dire à l’autre « Te rends-tu compte de ce que tu m’as fait ? », pour l’aider à retrouver la voie juste. Malheureusement, certains ont choisi sciemment la voie du Mal. S’ils reculent face à celui qui résiste en douceur, ce n’est que pour mieux endormir la vigilance et prendre, eux, leur revanche face à ceux qui ont osé les remettre en cause. Pour autant, le refus de la violence, verbale ou physique, le refus de la loi du Talion est un refus positif.
Une autre manière de résister est de résister à ses propres penchants. La colère et la tristesse sont souvent les réactions premières et ce sont celles que nous savons le mieux maîtriser. L’orgueil ou la lâcheté sont plus difficiles à dompter. Qui n’a jamais eu envie de prouver ce qu’il vaut vraiment, par de beaux actes au service du système qui l’a malmené ? Qui à l’inverse n’a jamais cédé à la lâcheté motivée par un compréhensible besoin de paix ? Être présent suffit souvent. Résister en se posant en veilleur, même silencieux. Un méchant n’agit jamais dans la lumière, s’il se sent observé, il retiendra ses coups. Résister en conservant la joie trouvée dans les petites choses du quotidien, dans les relations saines. Rien ne met plus en rage le diable que de nous voir refuser la haine ou le désespoir.
Face à la morgue des puissants mais aussi au ressentiment des petits (en direction des-dits puissants mais aussi contre ceux qui prennent déjà les coups), tentons de transfigurer nos douleurs en Charité, par la douceur, par la prière.
Grande aussi peut se révéler l’envie de fuir. Nous n’appartenons pas à nos employeurs, seulement à Dieu. Les paroles de Christ peuvent nous y conforter.
Et, s’il y a quelque part des gens qui ne vous reçoivent ni ne vous écoutent, retirez-vous de là, en secouant la poussière de vos pieds, afin que cela leur serve de témoignage. Évangile selon Marc 6:11
Et quand l’énergie vient à manquer, il faut choisir ses combats. Et le pot de terre ne doit jamais se faire d’illusions quant à sa solidité face à un bulldozer. Le pas de côté est souvent une décision raisonnable. N’est-ce pas une lâche fuite ? Cette question traduit là encore de l’orgueil : il n’y a pas de honte à s’éloigner des mauvaises gens qui ont décidé d’organiser leurs sociétés autour de principes diaboliques.
J’affirmais pourtant qu’il fallait faire sienne la devise de François de Sales : fleuris là où tu as été planté. Je le maintiens ; mais la serre n’a pas qu’un pot pour fleurir et s’épanouir.
Pour autant, il est plus facile de rêver à autre chose que de le réaliser, même avec la meilleure volonté et la meilleure organisation du monde. Tout plaquer pour élever des chèvres est plus facile avec des indemnités de licenciement de cadres sup’ qu’avec les contraintes matérielles d’un plouc. Même si rien n’est impossible, certains sont plus égaux que d’autres. En attendant d’avoir fini d’organiser sa sortie, un refuge catholique est possible au dépôt, dans l’entrepôt, dans la salle collective, etc. Rod Dreher parlait d’un pari bénédictin (avec sa vision et ses solutions américaines), sorte de projet-monastère. Inspirons-en nous et tentons le projet-mammifère, cette étrange et minuscule créature qui s’est réfugiée là où elle l’a pu et qui fut la seule survivante quand les dinosaures, ces géants apparemment invincibles, disparurent.
Dans les interstices de nos sociétés, agissons comme des catholiques. Espérer. Ne pas baisser les yeux. Sans mettre de mots doctrinaux sur nos actes, même discrets : continuer à agir. Rassurer, regarder et montrer que l’on voit, ne pas s’emporter, ne pas chercher à se venger, ne pas céder à la désespérance. Poser cela comme un acte de Foi. S’encourager tout seul. Plus personne ne connaît les psaumes ou les chants religieux : en siffloter l’air peut nous insuffler de l’énergie sans pour autant être en butte à l’hostilité des impies ou des athés. Passez pour un faible face au winners ? Peu importe. Cela est une des formes de la non-puissance (qui ne s’applique pas uniquement au domaine de la technique envahissante). Et toujours pratiquer la présence de Dieu comme nous y invitait Frère Lawrence.
A défaut de se reconvertir professionnellement, ce qui est encore plus dur en zone rurale ou dans les marges, continuons à convertir nos cœurs au quotidien. Continuons à aimer, gardons l’œil ouvert (sans oublier la poutre qui y demeure) et surtout, si nous condamnons le péché, ne condamnons pas le pécheur. Nous chuterons, une fois, plusieurs fois. Mais nous nous relèverons. Car Jésus nous relève toujours.
Réfléchissons à notre reconversion, œuvrons à notre re-conversion.
C.
Note de l’auteur : Je partage ici des pistes et expériences, pas des injonctions. Si vous êtes confronté à une situation qui met en danger votre sécurité ou votre dignité, protégez-vous et faites valoir tes droits. Toute atteinte grave relève de la loi (Code civil et Code pénal) et peut donner lieu à des recours auprès des autorités compétentes, des syndicats, de l’Inspection du travail ou des associations de défense des droits. N’hésitez pas à les contacter si nécessaire.
- L’humain a un besoin naturel de transcendance, n’en déplaise à certains esprits centrés sur leur personne. Or la sécularisation de nos sociétés ayant éloigné Dieu des yeux et des cœurs, les hommes ont cherché et cherchent un substitut. En France, l’État a tenu ce rôle quelques temps. Puis la consommation des objets, de la nature et des autres hommes ont été présenté à l’appétit naturel. Mais le manque persiste. Certaines entreprises se sont alors engouffrés dans la faille, véritables dieux jaloux exigeant soumission et vénération de la part de leurs salariés. ↩︎
- « Tu leur diras : Par ma vie – oracle du Seigneur Dieu – je ne prends pas plaisir à la mort du méchant, mais bien plutôt à ce qu’il se détourne de sa conduite et qu’il vive. Retournez-vous ! Détournez-vous de votre conduite mauvaise. Pourquoi vouloir mourir, maison d’Israël ? » Ez, 33, 11. Mais le prophète s’adressait à Israël qui craignait Dieu, pas à des gens qui ricanent dès qu’ils entendent le mot chrétien. ↩︎
- Même si chacun demeure au final responsable de ses choix : « L’homme est raisonnable, et par là semblable à Dieu, créé libre et maître de ses actes. » Saint Irénée de Lyon ↩︎