Dans mon village de 150 âmes, je ne connais aucun chrétien. Certes je ne connais pas tout le monde (et pourtant, 150 personnes ce n’est pas énorme) mais dans mon travail -où je connais un bon millier de personnes par leur prénom et quasiment tout de leur existence, je ne suis même pas sûr de pouvoir citer vingt catholiques pratiquants1. « Ah, vous êtes d’Église ? » s’étonnent certains comme si nous sortions d’une contrée exotique ou que nous étions de gentils farfelus. C’est le côté positif. « Toi tu vas à l’Église ? » s’offusquent d’autres avec dégoût ou mépris, par pur matérialisme (par militantisme militant ou par refus d’être dérangé dans sa confortable illusion consumériste). Rien de nouveau dans ce constat, à la campagne comme en ville. Tout ceci a déjà été dit, bien mieux dit et sans l’acidité qui saupoudre les phrases que vous venez de lire.
Alors pourquoi y revenir ? La France : « miroir de la chrétienté » rappela le Pape Pie VI en 1793 alors que la République était en proie à la violence. Il exhortait ainsi le pays à ne pas oublier l’exemple qu’il avait été pour le monde entier. 200 ans de sécularisme après, les raisons ont certes changé mais cet état d’Europe reflète encore la situation dans laquelle se trouve les croyants. A gauche, certains souhaitent finir le travail de destruction entamé sous la Terreur avec la brutalité des premières années du XXe siècle. De l’autre côté, des politiciens se revendiquent chrétiens et défenseurs de la chrétienté sans guère en appliquer les valeurs fondamentales ni même s’opposer au structures de péché qui ordonnent nos existences. Entre les deux, nous tentons d’exister, de témoigner, avec la diversité qui est celle des fidèles. Là non plus, rien de nouveau sous le soleil.
Tout ceci n’est qu’un simple constat. Il est important de le connaître, mais rien ne sert de s’y appesantir. Le présent et la réalité sont entre nos mains. Nous connaissons les menaces : celles du dehors, succinctement décrites plus haut et celles du dedans, les tensions et débats qui agitent et animent nos diocèses jusqu’à Rome. Fuir, répondre avec la brutalité à laquelle nous sommes confrontés, se durcir, faire l’autruche, se faire discret : voilà bien des comportements que nous adoptons au quotidien. Sont-ils pour autant les bons ? La réponse est dans la question. Il ne s’agit pas pour autant de se flageller pour notre lâcheté, notre peur ou notre colère. Nous sommes humains et cela implique que nous ne réagissons pas toujours comme notre Foi impliquerait que nous le fassions. Mais Pierre et Paul nous ont aussi montré que la trahison, la méchanceté ou l’erreur ne sont pas irrémédiables. La Raison est un outil que Dieu nous a donné pour examiner notre conscience -chaque soir pour ceux qui veulent prendre le temps de persévérer dans la conversion.
« Tu préfères avoir des remords ou des regrets ? » se questionnent les adolescents en cours de construction. Ni l’un, ni l’autre aimerais-je répondre si l’on me posait aujourd’hui la question. Ni regret, ni remords : le choix doit être fait avec discernement et s’imposer ensuite avec fermeté (et fermeté n’est pas dureté).
Que votre parole soit “oui”, si c’est “oui”, “non”, si c’est “non”. Ce qui est en plus vient du Mauvais. Matthieu 5, 37
Mais quel rapport avec le miroir de la chrétienté ?
La France a une expérience pluricentenaire du matérialisme étatique et idéologique, ouvertement hostile à la chrétienté et à l’Église catholique en particulier. La nature de ce culte des objets change et le pays s’américanise, non pas en ayant recours à cette spiritualité tapageuse qui est typique de nos cousins d’outre-Atlantique, mais en adoptant le mode de vie consumériste comme charpente de l’existence -et les dérives numériques liées. Mieux vaut demeurer innocent que de pouvoir s’enorgueillir d’avoir vécu une vie de patachon. Mais tous n’ont pas cette chance et être tombé dans mille pièges peut au moins avoir une vertu : permettre à certains d’éviter les écueils et à d’autres de sortir de ces chausse-trappes. Aider nos frères et sœurs et ensuite œuvrer ensemble. Doit alors être creusé le sillon dans lequel le semeur jettera les graines. Nous devons être une bonne terre (Mt 13, 1-9).

Pour ce faire, il nous faut l’enrichir. L’enrichir par notre Tradition, la rappeler, sans pour autant céder à la nostalgie ou à la réaction. Certaines voix appellent à réformer l’Église pour la faire concorder aux standards de notre temps. Le vrai travail consiste en réalité à créer les conditions de lui permettre de vivre dans notre époque. Sacré programme ! Il commence par soi-même. S’enraciner dans la Foi et dans une terre pour montrer la fermeté de notre attachement à la Parole et notre volonté de la faire fructifier. S’attacher à ce qui a fait de nous ce que nous sommes, notre passé individuel ou notre Histoire collective, le bon comme le mauvais, n’est pas un repli mais bien une manière de témoigner. Témoigner que le salut est parvenu jusqu’aux extrémités de la Terre, y compris les plus hostiles.
C.
* Paroles de Saint-François de Sales.
- Dans les catholiques pratiquants, je compte les personnes qui vont au moins à la messe le dimanche. Si j’ôtais les personnes qui ne prient pas, ne lisent pas l’Evangile, ne pratiquent pas les oeuvres de miséricorde ou pire, se réclament de l’Eglise et vouent ouvertement un culte à Mammon la semaine (avec les pratiques anti-humaines que cela implique), une main me suffirait. Il va sans dire que les exemples donnés ne prétendent pas établir une définition précise de ce qu’est un pratiquant. ↩︎


