Plouc et prophète

Lecture du livre du prophète Amos (Am 8, 4-7)

Écoutez ceci, vous qui écrasez le malheureux pour anéantir les humbles du pays, car vous dites :
« Quand donc la fête de la nouvelle lune sera-t-elle passée, pour que nous puissions vendre notre blé ? Quand donc le sabbat sera-t-il fini, pour que nous puissions écouler notre froment ? Nous allons diminuer les mesures, augmenter les prix et fausser les balances. Nous pourrons acheter le faible pour un peu d’argent, le malheureux pour une paire de sandales. Nous vendrons jusqu’aux déchets du froment ! »
Le Seigneur le jure par la Fierté de Jacob :
Non, jamais je n’oublierai aucun de leurs méfaits.

Notre époque a beau se considérer comme l’aboutissement d’un progrès autoproclamé, ce qu’Amos décrit là n’a pas changé. Seule la forme a évolué : les augmentations de prix sont justifiées par la « science » économique, les sandales ont été remplacées par des baskets chinoises échangées dans une zone commerciale contre un bon d’achat généreusement offert par l’employeur et la vente des déchets de froment est présentée comme un gain de pouvoir d’achat. Négliger les pauvres tout en leur faisant la morale, agir durement en se présentant comme bienveillant : les méchants non plus n’ont pas changé.

Amos les dénonçait déjà comme ceux qui préfèrent le mal au bien, toujours avec de bonnes excuses, notamment celle selon laquelle rudoyer les petits serait une preuve de l’amour pour ces petits, que c’est « pour leur bien ». Évidemment, les maîtres se garderont bien de dire qu’ils vénèrent l’argent, ils affirmeront qu’ils font preuve de responsabilité pour le bien commun et que cette charge mérite bien une belle rétribution, due par tous les autres. Voilà là un bien bel exemple de novlangue. Celui qui subit doit se taire car il n’est pas un « sachant », il n’a pas la conscience ni la maturité nécessaire pour comprendre et celui qui ose parler doit être écarté au nom de l’intérêt général, toute brutalité étant alors autorisée contre l’impudent qui montre l’injustice du doigt. Il faut faire des exemples !1 Personne n’ose plus dire que le roi, le prince de ce monde, est nu.

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Amos, le pâtre, le paysan, ne disait pas autre chose dans ses dénonciations des villes pécheresses. Et les méchants ne réagissaient pas différemment lorsqu’ils lui intimaient de se taire. « Prophète de malheur » n’est pas une vaine expression : celui qui se présente pour accuser celui qui choisit sciemment le péché n’est jamais bien reçu. Un prophète est bizarre, il n’annonce pas de bonnes nouvelles, il râle sur les autres. Qui plus est, quand il vient d’en-dehors de la ville, étranger aux bonnes manières et aux beaux usages, il n’en est que plus dérangeant. Quelle meilleure définition d’un plouc, d’un yokel comme on dit au pays d’Amazon et d’Halloween ?

Mais le plouc, s’il rougit sous les coups, n’a pas à rougir de lui-même. Il n’est évidemment plus le paysan d’autrefois (désormais remplacé par l’exploitant agricole) mais continue à désigner ceux qui endurent leur labeur, se contentent de parler de choses simples et terre-à-terre, font preuve d’une ridicule morale dans la menée des choses du monde et qui sont si peu raffinés en comparaison avec ceux qui possèdent le « savoir-être ». Mais le sucre blanc aussi est raffiné et s’il a une saveur plaisante au palais, il est extrêmement dangereux pour la santé. La santé, le plouc se la détruit généralement en réalisant les besognes essentielles ou en entretenant les résidences secondaires de ceux qui l’ont poussé hors de sa terre natale pour s’y installer. Certains de ces ploucs lutteront durement pour « réussir » et « gravir les échelons », pour pouvoir à leur tour regarder le monde de haut ; d’autres se résigneront et vivoteront pour conserver leur situation (ce qui n’est aucunement un jugement de valeur, la première vengeance des méchants étant de menacer d’affamer le petit) ; d’autres enfin relèveront la tête pour affirmer que la route qui leur est imposée n’est pas la bonne : les prophètes.

Mais comme Jésus l’a affirmé aux apôtres : « Si l’on ne vous accueille pas et si l’on n’écoute pas vos paroles, sortez de cette maison ou de cette ville, et secouez la poussière de vos pieds » Mt 10, 14. Il en va de même pour Amos qui s’en retourna chez lui quand ceux qu’ils dénonçaient complotaient à sa perte. Mais s’en retourner où ? Les provinces de France et d’Europe, dépeuplées et méprisées, ne demandent qu’à vous accueillir, même si elles aussi perdent peu à peu leurs riches singularités pour adopter -plus par la force des choses que par adhésion enthousiaste- ce mode de vie envahissant qui marie la « culture » américaine et le contrôle social numérique à la chinoise.

Prenons l’exemple de la Picardie où j’ai grandi et où je vis. « L’histoire de l’antique France semble entassée en Picardie » affirmait l’historien Jules Michelet. Le piqueur, le piocheur, celui qui grattait la terre, nourrissait son propre peuple. Ce qui ne l’empêchait pas d’utiliser son esprit avec talent, au point de constituer une nation à part entière au sein de l’université médiévale de Paris, la plus brillante alors en théologie, la reine des disciplines. Et le vaillant picard compta longtemps parmi les régiments les plus recherchés en Europe. Aujourd’hui la Picardie n’existe plus que dans les brochures touristiques et a été gobée par les Hauts-de-France2. Le picard qui alliait noblesse et humilité ne vit désormais plus que sous perfusion de Netflix et ouvre sa barrière avec une télécommande, sans bouger de derrière son volant. Hormis le climat, quelle différence désormais avec un bourguignon, un breton ou un savoyard ? Quelles valeurs sont les siennes ? Les mêmes que toute autre personne exposée à la vulgarité des écrans et au matérialisme édicté en nouvelle loi naturelle.

Être plouc c’est aussi refuser cela. Se détourner des réseaux numériques malgré les railleries qui nous font passer pour des « arriérés » qui ratent tellement de choses : mais est-ce être demeuré que de ne pas s’abrutir ? Résister au tout matériel pour laisser de l’espace au spirituel et au rythme naturel : là aussi les moqueurs agressifs se gausseront et nous pointeront du doigt en nous accusant de refuser le Progrès, l’idole des modernes. Mais quand la maladie progresse, ce n’est pas une bonne chose. Et refuser de courir toujours plus vite quand il n’y a qu’un mur sans porte devant nous, ce n’est pas un signe de peur ou de désertion, c’est simplement du bon sens. Quant aux sarcasmes au sujet de notre naïveté, il faut plutôt s’en réjouir : le naïf n’est pas cynique ni compliqué, il garde la simplicité de l’enfant face aux choses. Ce n’est pas être idiot ou mou, bien au contraire. Il faut une grande force pour tenter de garder un esprit doux et bon dans un monde qui nous brutalise. Il est tellement facile de se laisser aller à la méchanceté et de se trouver des excuses ensuite. Nous, pécheurs, le savons fort bien car nous y succombons aussi, nous ne sommes pas parfaits, alors ne prétendons jamais l’être.

Résister ce n’est toutefois pas s’exposer volontairement aux coups ou au mal. Il est également nécessaire de se protéger. L’isolement est une manière d’échapper au tohu-bohu qui règne. S’installer et demeurer : voilà la manière de fonder de nouveaux monastères, des lieux de préservation et de ressourcement au milieu de la tempête. Il ne s’agit pas de fuir le monde mais de se préparer à s’y aventurer de nouveau, de préserver un lieu épargné par les désordres des faux-prophètes qui nous promettent l’immortalité par nous-mêmes. Seul le Hollandais Volant navigue sans jamais faire escale dans aucun port… Il était maudit.

C.

  1. Les Sentiers de la Gloire, film de Stanley Kubrick tiré d’un roman, illustre bien ce fonctionnement : des généraux coupés des réalités, qui prennent des décisions absurdes, des soldats qui en paient le prix, qui sont en sus condamnés à mort pour les erreurs de leurs chefs tandis que le commandant de terrain est raillé pour son analyse lucide et humaine. Le tout évidemment dans le respect des règles édictées. Quelle meilleure métaphore du management moderne et, plus largement, de nos société idolâtres ? ↩︎
  2. Pourquoi les Hauts-de-France alors que ce pays est plat comme ma paume de main ? Tout simplement parce que la nouvelle région est située en haut de la carte… Car à quoi sert de trouver le Nord à l’heure des GPS ? Les décisions administratives (mais après une consultation de la population sera-t-il répondu !) participent de la perte de savoirs et de réflexion. Car quoi de mieux qu’une population qui ne réfléchit pas pour mieux décider pour elle ? ↩︎
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